mardi 8 mai 2007

Dissert: le travail : servitude ou liberté?

Sujet: le travail, servitude ou liberté ?

A une époque où de nombreuses personnes sont contraintes à un arrêt temporaire - et parfois prolongé - de leur activité professionnelle, il peut paraître saugrenu et improductif de s'interroger sur la nature du travail, alors qu'il vient de plus en plus à manquer. Cependant, un esprit rationnel constatera rapidement que seule l'analyse profonde du travail, de son essence, de sa finalité et de ses modalités permettra de résoudre ce problème crucial, en étudiant ses implications sociales et philosophiques.
Trop souvent présenté comme une contrainte, le travail ne serait-il pas en fait un élément libérateur de l'homme ? Pour en avoir le cœur net, demandons-nous si le travail est servitude ou liberté.
Un examen approfondi de la question nous conduira à voir en quoi le travail peut être une bride posée sur le cou de celui qui y est contraint, avant d'étudier l'aspect malgré tout libérateur du dit travail.
La question "le travail : servitude ou liberté" a pour objet le travail lui-même, qui consiste en l'exercice d'une activité visant à la satisfaction de besoins. Il s'agit de savoir si celui qui travaille partage en quelque façon la condition qui fut jadis celle d'un serf, c'est-à-dire si son activité de production est pour lui un assujettissement, une contrainte servile, ou s'il est au contraire une manière pour lui d'affirmer son autonomie, d'être libre.
Se demander si le travail est servitude ou liberté c'est admettre a priori que le travail est une activité et qu'à ce titre la question peut se poser de savoir jusqu'à quel point elle est pleinement active ! C'est aussi admettre qu'elle puisse être perçue tantôt comme passive, voir même comme subie et tantôt comme pleinement active, libre.
De la réponse à cette question dépend la vision qu'aura l'homme du travail et de ce qu'il peut lui apporter ou lui ôter. Si le travail n'est que servitude et n'est donc plus capable de conduire l'homme à la liberté, alors il faudra y renoncer et chercher un autre moyen de mettre en oeuvre les potentialités humaines !
Pour savoir à quoi s'en tenir, il conviendra dans un premier temps d'examiner en quoi le travail peut être servitude, puis en quoi il peut-être est néanmoins liberté.
L'étymologie elle-même semble indiquer que l'homme a très tôt considéré le travail comme une contrainte : issu du latin tripalium, qui désignait à la fois un instrument de contrainte pour les bovins et un instrument de torture pour les humains, ce mot a des connotations clairement contraignantes, qui font que l'on y attache naturellement l'idée de servitude. En effet, n'est-ce pas une contrainte que de devoir se réveiller à horaires fixes (généralement trop tôt) pour aussitôt se rendre à son lieu de travail où il faudra effectuer généralement des tâches, au mieux passionnantes (mais qui exigent tout de même une certaine concentration et une certaine habileté, et génèrent donc de l'épuisement de soi), et au pire ennuyeuses ou désagréables ?
Le degré le plus évident de servitude réside dans le fait de devoir travailler pour un autre sans en obtenir un profit proportionnel au travail fourni. C'est ce que dénonce le concept de plus-value chez Marx : en produisant plus que nécessaire, l'ouvrier est "aliéné" : ne se reconnaissant plus dans le fruit de son travail, en étant dépossédé de celui-ci, l'ouvrier ne peut s'acheminer vers la libre disposition de ce qui lui revient. Ceci, allié à des conditions de travail empêchant toute expression de ses potentialités, ne peut que nuire au développement harmonieux du psychisme d'un individu rendu incapable d'affirmer sa singularité, qui témoignerait de sa liberté !
L'esclavage fut la forme la plus dure de servitude dans le travail, l'esclave ne retirant quasiment aucun profit - si ce n'est la survie - de son labeur, qui était pourtant en général épuisant. Mais même ceux qui, de nos jours, semblent jouir d'un travail agréable sont malgré tout soumis à lui : bien que le travail en lui-même ne soit pas une corvée, le fait de travailler est un impératif social et psychologique; les gens qui sont privés de travail le vivent très mal, premièrement à cause des conséquences financières immédiates de l'absence de revenu, mais également du fait qu'ils se sentent inutiles. Privés de leur moyen principal de distinction et d'identification sociale, ces hommes, privés de repères, font l'expérience de l'obligation de pratiquer une activité nécessaire quelconque, ne serait-ce que pour assurer leur équilibre psychique.
On comprend ainsi fort bien que l'opinion publique voit d'un oeil réprobateur le travail, qui assujettit l'être humain, le noyant dans la masse et lui imposant des contraintes, tout en admettant qu'il est indispensable à la reconnaissance de l'individu par lui-même et par les autres.
Le travail ne saurait cependant être réduit à un simple moyen d'asservissement de l'homme; son universalité tend d'ailleurs à prouver que le travail a une fonction autre, souvent inapparente, mais tout aussi essentielle, productrice de l'homme par lui-même.
Si l'on parle de "droit au travail", n'est-ce pas parce que le travail est profitable à celui qui l'exerce : chacun a le droit de pratiquer le métier qui lui convient et qui lui plaît. Sous l'Ancien Régime, la noblesse n'avait pas le droit de travailler sans déroger à son rang, et était de ce fait moins libre que le peuple, qui pouvait choisir son destin. La noblesse était vouée à la guerre ou à la religion, tandis que ceux qui étaient d'un rang inférieur avaient le choix de leur métier, et donc de leur identité. D'après la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel, seul l'esclave pouvait atteindre un niveau de conscience supérieur et créer son propre monde, tandis que le maître était confiné dans son monde et mourait avec lui s'il venait à être détruit. C'est grâce au travail que l'esclave prend conscience de ses capacités. C'est pourquoi on peut dire que le travail est susceptible d'éveiller les potentialités : il permet à chaque individu de donner le meilleur de lui-même dans son domaine d'application particulier, chacun possédant des aptitudes propres. Le travail des autres permet également à chacun une plus grande liberté : nul ne saurait être qualifié pour tout, et les compétences des autres dans un domaine que l'on ne maîtrise pas permettent, donnent la liberté, de disposer d'éléments que l'on ne serait pas en mesure de se procurer soi-même : un médecin aura toujours besoin d'un maçon pour construire sa maison, et ce même maçon aura besoin du médecin pour se soigner.
Si le travail permet à l'homme de s'affirmer, n'est-ce pas en raison du fait qu'il est une activité typiquement humaine, qui lui est spécifique ? Le propre de l'homme étant d'être libre, voire même d'être condamné à l'être, l'Homo Faber de Bergson révèle la spécificité ontologique de l'homme. Le travail étant avant tout une transformation de la nature par l'homme, le développement de la technique - et donc du travail - permirent à ce dernier de se détacher des contraintes naturelles, et ainsi de gagner sa liberté.
Somme toute, on peut constater que si le travail peut apparaître de prime abord comme une contrainte, une analyse plus approfondie révèle que cette apparente servitude est en fait une tremplin pour accéder à la liberté. Si le travail n'est pas fondamentalement liberté, le fait de travailler peut conduire à gagner cette liberté.
Cependant, on constate souvent. de nos jours, en partie à cause des modifications des structures économiques et sociales, un disparition non plus de l'aspect libérateur du travail, comme ce fut le cas au XIXe siècle, mais du travail lui-même. Ayant vendu son âme au diable en magnifiant la technique, l'homme a en partie enlevé au travail ses prodigieuses facultés. Sera-t-il assez sage pour les lui rendre, ou alors pour trouver un autre moyen de développer son humanité ?