mardi 8 mai 2007

Commentaire L'Etat,Droit,Justice: Besoin d'un petit entraînement?

" L'exercice du pouvoir consiste à "conduire des conduites" et à aménager la probabilité. Le pouvoir au fond, est moins de l'ordre de l'affrontement entre deux adversaires, ou de l'engagement de l'un à l'égard de l'autre, que de l'ordre du "gouvernement". Il faut laisser à ce mot la signification très large qu'il avait au seizième siècle. Il ne se référait pas seulement à des structures politiques et à la gestion des Etats ; mais il désignait la manière de diriger la conduite d'individus ou de groupes : gouvernements des enfants, des âmes, des communautés, des familles, des malades. Il ne recouvrait pas seulement des formes instituées et légitimes d'assujettissement politique ou économique ; mais des modes d'action plus ou moins réfléchis et calculés, mais tous destinés à agir sur les possibilités d'action d'autres individus. Gouverner, en ce sens, c'est structurer le champ d'action éventuel des autres. Le mode de relation propre au pouvoir ne serait pas chercher du côté de la violence et de la lutte, ni du côté du contrat et du lien volontaire (qui ne peuvent en être tout au plus que des instruments) ; mais du côté de ce mode d'action singulier - ni guerrier, ni juridique - qu'est le gouvernement.

Quand on définit l'exercice du pouvoir comme un mode d'action sur les actions des autres, quand on le caractérise par le "gouvernement" des hommes les uns sur les autres - au sens le plus étendu de ce mot - , on y inclut un élément important : celui de la liberté. Le pouvoir ne s'exerce que sur des "sujets libres", et en tant qu'ils sont "libres" - entendons par là des sujets individuels ou collectifs qui ont devant eux un champ de possibilité où plusieurs conduites, plusieurs réactions et divers mode de comportement peuvent prendre place. Là où les déterminations sont saturées, il n'y a pas de relation de pouvoir ; l'esclavage n'est pas un rapport de pouvoir lorsque l'homme est aux fers (il s'agit alors d'un rapport physique de contrainte) mais justement lorsqu'il peut se déplacer et à la limite s'échapper. Il n'y a donc pas un face à face de pouvoir et de liberté, avec entre eux un rapport d'exclusion (partout où le pouvoir s'exerce la liberté disparaît) ; mais un jeu complexe : dans ce jeu, la liberté va bien apparaître comme condition d'existence du pouvoir (à la fois préalable, puisqu'il faut qu'il y ait de la liberté pour que le pouvoir s'exerce, et aussi support permanent puisque si elle se dérobait entièrement au pouvoir qui s'exerce sur elle, celui-ci disparaîtrait du fait même et devrait se trouver un substitut dans la coercition pure et simple de la violence) ; mais elle apparaît aussi comme ce qui ne pourra que s'opposer à un exercice du pouvoir qui tend en fin de compte à la déterminer entièrement. " FOUCAULT, Deux essais sur le sujet et le pouvoir.


Commentaire :

Le premier paragraphe du texte propose une définition du pouvoir comme gouvernement, mais de manière polémique, c'est-à-dire en l'opposant à deux autres manières de le définir.

1- Le pouvoir comme "gouvernement".
Foucault précise qu'il faut entendre le mot gouvernement en un sens non politique. Il signifie : "conduire des conduites", "aménager la probabilité", "agir sur les possibilités d'action d'autres individus", "structurer le champ d'action éventuel des autres".
Gouverner, c'est faire faire quelque chose à quelqu'un, faire adopter une conduite déterminée à une personne ou un groupe qui peuvent choisir parmi un ensemble des conduites possibles. Parler d'aménagement de la probabilité signifie que parmi l'ensemble des conduites, des actions que pourraient adopter spontanément celui ou ceux sur lesquels s'exerce un pouvoir, certaines sont plus probables que d'autres. Gouverner, c'est aménager, c'est-à-dire modifier, infléchir, redistribuer cette probabilité, faire en sorte, par des moyens divers, de rendre plus probable une autre conduite : la conduite choisie par celui ou ceux qui exercent le pouvoir. Mais, parler de probabilité implique que cet exercice est toujours plus ou moins hasardeux. Structurer le champ d'action, c'est précisément faire adopter telle conduite plutôt que telle autre parmi l'ensemble des conduites possibles, dans le champ des conduites possibles.
Mais, si tel est l'essence du pouvoir, par quel moyens est-il possible d'aménager la probabilité des conduites ?

2- En opposant sa définition de la relation de pouvoir à deux autres définitions, Foucault indique comment le pouvoir est une relation de gouvernement. En effet, s'il commence par opposer la conduite des conduites à la lutte et au contrat, il ne nie pas que le pouvoir puisse prendre ces deux formes - la forme violente de l'affrontement et la forme pacifique de l'engagement réciproque -, mais il les subordonne à la relation de gouvernement : ces deux formes ne sont que les moyens ou les modalités de l'exercice même du pouvoir qui par essence est conduite des conduites. La violence de la lutte ou les engagements contractuels sont des moyens par lesquels on parvient à conduire les conduites des autres, c'est-à-dire à exercer un pouvoir et non le pouvoir même.
Ce qui signifie que l'aménagement de la probabilité, la structuration du champ d'action des autres peut s'obtenir ou bien par la violence ou bien par contrat, mais ce ne sont là que des moyens, c'est-à-dire aussi les apparences du pouvoir.

En faisant du pouvoir une relation qui n'est pas essentiellement violente ou contractuelle, Foucault dépolitise et désinstitutionnalise le pouvoir. Ce qui apporte déjà une réponse à la question de savoir si l'Etat est la seule réalité du pouvoir…

Mais cette définition du pouvoir comme gouvernement a une implication remarquable : au lieu d'être opposé à la liberté, le pouvoir est impossible sans elle. C'est ce qu'il montre dans le deuxième paragraphe.

3- Paradoxalement en apparence, mais en réalité c'est idée est cohérente avec la définition du pouvoir comme gouvernement, le pouvoir ne supprime pas la liberté, mais au contraire la suppose pour être possible. Mais pourquoi et de quelle liberté parle-t-il ? La liberté dont il parle est celle de pouvoir choisir entre plusieurs conduites possibles, d'avoir un champ d'action, c'est-à-dire toute une palette d'actions également possibles, adoptables. Etre libre ici ne signifie rien d'autre donc que pouvoir choisir. Pourquoi est-il nécessaire que celui ou ceux sur lesquels s'exerce un pouvoir soient libres, c'est-à-dire qu'ils aient le choix entre plusieurs conduites pour qu'il soit possible d'exercer sur eux ce pouvoir ? Tout simplement parce qu'on ne peut rien faire faire à celui qui n'a pas le choix, qui ne peut rien faire ou rien choisir parce qu'il ne peut faire qu'une seule chose en toute nécessité. On ne peut pas faire adopter une conduite précise à celui qui ne peut en choisir lui-même aucune parce qu'il n'a pas le choix entre plusieurs possibilités réellement praticables. On ne peut pas faire préférer telle conduite - celle qu'on a choisie - à telle autre - celle qu'il a choisie - à celui qui ne peut de toute façon rien faire ou qui ne peut faire qu'une seule chose, nécessairement. Ce serait aussi absurde que de vouloir faire parler une pierre : puisqu'elle n'en a pas la possibilité, rien ne pourra faire qu'elle parlera. Donc, à l'inverse, faire parler quelqu'un suppose non seulement qu'il puisse parler, mais aussi qu'il puisse se taire, quel qu'en soit le prix par ailleurs.
Ce qui signifie donc que le pouvoir n'est possible que s'il s'appuie sur la liberté et cela de telle sorte que plus elle est grande, plus il a à sa disposition de combinaisons, d'aménagements, mais plus aussi il risque de se perdre, d'être mis en échec, nié, annulé. Il n'existe donc que par ce qui peut le nier et ne peut jouer avec la liberté qu'un jeu complexe par lequel il ne peut accroître le nombre et la finesse de ses exigences qu'au risque de se perdre. Tout comme le maître ne peut faire travailler son esclave qu'en prenant le risque qu'il ne s'échappe.
L'envers du pouvoir, ce n'est pas la liberté puisqu'il la suppose, c'est la contrainte physique qui annule toute possibilité d'action, qui détermine totalement l'action et avec elle la violence en tant qu'elle est coercitive, c'est-à-dire en tant qu'elle contraint. L'envers du pouvoir, c'est le pur empire des forces mécaniques et sa nécessité, c'est la mécanique pourrait-on presque dire.
C'est donc toujours librement qu'on obéit : celui qui n'est pas libre n'obéit pas, il plie, se brise. Pour être possible, le pouvoir suppose toujours que celui que l’on fait agir puisse et surtout veuille, même très faiblement, faire ce qu’on veut qu’il fasse.
Mais dire en quoi consiste le pouvoir ne fait que le rendre plus étrange encore que lorsqu'il n'était qu'entouré d'images fausses : car même si Foucault indique deux moyens par lesquels il est possible de gouverner des conduites, il n'en reste pas moins que l'exercice du pouvoir parce qu'il suppose la liberté de celui qui obéit, parce qu'il suppose qu'il veuille ce qu'il ne voulait pas, est extrêmement paradoxal. On ne peut par conséquent que se demander comment il est possible, à quoi tient son existence et son efficacité.