Aristote et la justice
L’idée de justice, qu’il ne faut pas confondre avec l’institution du même nom, est la valeur fondamentale de la régulation des échanges et des rapports entre les citoyens dans la cité : la justice est la norme qui rend possible la mise en oeuvre de règles qui garantissent l’ordre public dans le respect du bien commun et des droits de chacun. Mais du même coup sa définition est délicate, car ces trois objectifs ne sont pas nécessairement, ni facilement, compatibles : l’ordre public suppose une inégalité de pouvoir, l’inégalité entre les dirigeants et les dirigés, qui l’instaure et le garantisse en le faisant respecter au besoin par la force; le bien commun suppose que les intérêts de tous soient également respectés par des lois universelles de réciprocité et de solidarité selon la règle de l’égalité. On voit donc que l’idée de justice est tiraillée entre deux exigences qui peuvent apparaître contradictoires : · Celle d’établir l’égalité des droits et des avantages, au nom de sa dimension universelle ; une justice discriminatoire serait contraire à sa visée : la mise en oeuvre du bien commun ; · Celle qui oblige à distinguer dans la distribution des biens et des honneurs entre ceux qui concourent plus ou moins à cette mise en œuvre (par exemple entre les dirigeants et les dirigés) et les mérites respectifs des uns et des autres au regard de l’intérêt général.
Comment comprendre le rapport complexe entre ses deux dimensions de la justice, L’égalité et la hiérarchie, pour qu’elle ne se contredisent pas, et qu’elle concourent l’une à l’autre et l’une avec l’autre au bien commun et à l’intérêt général ou mutuel de chacun ? C’est ce problème dont traite le texte d’Aristote qui nous est proposé et la position de l’auteur est claire : la hiérarchie doit être subordonnée à l’exigence d’égalité qui est l’essence même de l’idée de justice. Le problème de la hiérarchie, de sa nature, et de son appréciation reste, dans cet extrait, ouvert, ce qui, non seulement nous ne nous interdit pas de le poser, mais nous obligera et nous permettra de le formuler pour mieux y répondre, en tenant compte des indications de l’auteur, qu’il nous faudra comprendre par une étude ordonnée des concepts et de l’argumentation mis en œuvre dans son texte.
1) Analyse du texte
1-1 Analyse globale Enchaînement des idées La structure du texte frappe par sa clarté et sa rigueur logique : sa forme est celle d’un syllogisme dans lequel chacune des 3 propositions est expliquée et argumentée et dont chacune des trois est introduite par les connecteurs réglementaires : or et de là (donc). On peut résumer l’enchaînement des idées de la manière suivante : dans la première partie (jusqu’à : « aperçoivent »), Aristote pose une évidence, c’est à dire une principe universel (proposition première) qui s’impose à l’esprit sans démonstration : le juste c’est l’égal ; dans la seconde (jusqu’à : « seront traitées ») introduite par : « or », l’auteur explicite la nécessité de proportionner l’égalité des biens et des honneurs (« les objets ») en fonction de l’inégalité des personnes ; entre deux personnes égales les objets devront être égaux, entre deux personnes inégales ils devrons être inégaux ; mais les rapports entre les deux personnes et les objets qu’il reçoivent devront rester égaux. De ces deux prémisses il tire une conclusion en forme de nouveau problème : cette inégalité et/ou cette égalité des personnes est problématique (« sujette à dispute ») car les critères d’appréciation sont variables : ils dépendent des régimes politiques et des partis qui s’en réclament ; la question de la définition du mérite pour apprécier et hiérarchiser la valeur respective de chacun par rapport aux autres reste donc ouverte au débat de philosophie ou de conception de la vie politique.
1-1-2 Questions au texte · En quoi (et non pas pourquoi car c’est un principe) juste et égal sont-ils deux termes synonymes et que veut dire égal ? · Comment l’égalité doit elle se composer avec l’inégalité des personnes ? · Pourquoi cette question de la justice distributive qui récompense les mérites et punit les démérites en respectant l’égalité des proportions est-elle sujette à dispute ? Qu’en est-il du débat politique sur le mérite ?
1-2 Analyse conceptuelle
Le juste c’est l’égal
« Puisque l'injuste ne respecte pas l'égalité et que l’injuste se confond avec l’inégalité, il est évident qu'il y a une juste mesure relativement à l'inégalité. Cette juste moyenne, c'est l'égalité. Dans les actes qui comportent le plus et le moins, il y a place pour une juste moyenne. Si donc l'injuste, c'est l'inégal, le juste est l'égal. Pas besoin de raisonnement pour que tous s'en aperçoivent. »
Explication : Avant d’en arriver à la définition du juste, significativement, Aristote commence par une constatation sur l’injuste : l’injuste ne respecte pas l’égalité. Pourquoi ? Parce qu’on semble connaître l’injustice avant de connaître la justice ; pour chacun qui la subit, en effet, l’expérience de l’injustice est douloureuse et que seule la douleur peut faire réfléchir et faire prendre conscience d’une règle ou de la règle pour l’éviter : on ne réfléchit pas, et on en a pas besoin, si l’on ne vit pas dans la souffrance une contradiction; par exemple celui qui est content des conditions privilégiées dont il bénéficie ne se posera pas la question de la justice, ou celui qui bénéficie d’une injustice croira à tort qu’il est justement récompensé de ses efforts. Aristote part donc de l’expérience de l’injuste pour aller à l’essence (la définition la plus générale) du juste, adoptant la démarche empirique la plus naturelle (expérience empirique sensible négative => idée régulatrice positive). La règle dont la victime de l’injuste fait négativement l’expérience lorsqu’elle est violée est celle de l’égalité ; or celle-ci ne va pas de soi dans le cadre, par exemple, des échanges ou transactions réciproques marchands de bien et de service, car il s’agit de définir le juste prix, c’est à dire l’égalité entre la valeur marchande du produit et ce que recevra le vendeur sous forme d’équivalent monétaire, dans l’intérêt mutuel et égalitaire des deux, de façon que nul ne soit spolié par l’autre. Mais comment faire ? Il s’agit de déterminer la juste moyenne, un moyen terme, entre le trop (la marchandise est trop chère et l’acheteur est injustement traité) et le trop peu (la marchandise est trop bon marché et le vendeur est injustement volé) ; or cette juste moyenne est problématique car dans une transaction commerciale on n’échange pas des objets identiques et/ou de valeur d’usage identique (blé contre blé, laine contre laine etc..), mais des marchandises contre de l’argent et l’on ne peut être assuré de l’équivalence des valeurs d’échanges exprimées en terme monétaire (la monnaie est l’équivalent général de toute valeur d’échange). La juste moyenne est le prix moyen pratiqué sur un marché librement concurrentiel, dans l’équilibre général de l’offre et de la demande . Ce qui suppose deux conditions : que cet équilibre soit réalisé et que chacun des partenaire de l’échange soit informé des prix moyens d’équilibre pratiqués sur le marché global. Aristote peut conclure en faisant usage du principe logique de non contradiction et de tiers exclu, lequel est évident par lui-même : si l’injuste est l’inégal, alors le juste est l’égal ; il ne peut y avoir de troisième possibilité entre l’inégalité de l’injuste et l’égalité du juste car l’inégalité est une propriété essentielle de l’injuste, donc l’égalité est la définition du juste. Ils s’agit d’un principe universel. Mais comment faire usage de ce principe lorsque les hommes sont inégaux entre eux ? Comment l’égalité doit elle se composer avec l’inégalité des personnes ?
« Or, puisque l'égal consiste dans une juste moyenne, il pourra en être ainsi du juste. L’égal suppose au moins deux termes. Il faut donc que le juste, qui est à la fois moyenne et égalité, ait rapport à la fois à un objet et à plusieurs personnes. Dans la mesure où il est juste moyenne, il suppose quelques termes : le plus et le moins, dans la mesure où il est égalité : deux personnes; dans la mesure où il est juste : des personnes d'un certain genre. Nécessairement, le juste implique au moins quatre éléments. Pour qu'il se réalise, il faut deux personnes et deux objets par rapport auxquels il existe. Il en sera de même de l'égalité, si l'on examine les personnes et les choses. Le rapport qui existe entre les objets se retrouvera entre les personnes. Si les personnes ne sont pas égales, elles n'obtiendront pas l'égalité dans la façon dont elles seront traitées. »
Explication : Aristote ici tente de préciser les données du problème en définissant les termes de l’échange réciproque égalitaire. La moyenne qui définit l’égalité de l’échange juste (par exemple le prix moyen ou juste prix) se situe entre les deux extrêmes que sont l’excès et le défaut. Il convient de dire que la relation réciproque égalitaire (juste) met en rapport au moins deux personnes avec une valeur (objet) équivalente qui doit s’exprimer par l’équivalence entre deux objets : la marchandise et son prix. Donc la relation implique deux objets de valeurs équivalentes située dans la juste moyenne entre le plus (trop) et le moins (pas assez) et deux personnes qui échangent ces valeurs équivalentes. Mais ces deux personnes doivent être considérées comme équivalentes (de même valeur), ce qui est le cas dans une transaction commerciale : le vendeur ne bénéficie d’aucune supériorité (en mérite ou autre) sur l’acheteur : ils sont de même genre ; du reste un vendeur peut être aussi acheteur et vice versa. Mais lorsque les personnes ne sont pas de même genre, l’une étant supérieure à l’autre (maître/esclave, homme/femme, dirigeant/dirigé, intelligent/inintelligent, courageux/lâche ; serviable/égoïste etc..) alors l’égalité ne doit plus être absolue mais proportionnelle à la valeur de chacun, en rapport à son genre. Il faudra substituer à une égalité d’objets, une égalité entre le rapport de la valeur des personnes et le rapport de la valeur des objets qu’elles reçoivent (Aristote parle de justice commutative, ou égalité absolue, dans le cas d’une égalité absolue entre deux biens attribués à deux personnes égales comme dans la transaction commerciale et de justice distributive, ou égalité proportionnelle, dans le cas d’une attribution proportionnelle tenant compte de l’inégalité des personnes): soit des personnes A et B et des objets A’ et B’, la relation égalitaire (juste) devra être la suivante : A/B = A’/B’ et si A = 2B, alors A doit recevoir le double de B, ce qui en nombre absolu est non équivalent mais l’est en proportion. Ici l’inégalité est juste car elle reste soumise au principe de l’égalité ici proportionnelle et non pas absolue entre des personnes inégales, mais encore faut-il s’entendre sur l’inégalité entre les personnes et les genres auxquels elles appartiennent, ce qui fait l’objet de la dernière question portant sur la fin du texte
Pourquoi cette question de la justice distributive qui récompense les mérites et puni les démérites en respectant l’égalité des proportions est-elle sujette à dispute ? Qu’en est-il du débat politique sur le mérite ?
« De là viennent les disputes et les contestations, quand des personnes sur le pied d'égalité n'obtiennent pas des parts égales, ou quand des personnes, sur le pied d'inégalité, ont et obtiennent un traitement égal. Ajoutons que la chose est claire si l'on envisage l'ordre de mérite des parties prenantes. En ce qui concerne les partages, tout le monde est d'accord qu'ils doivent se faire selon le mérite de chacun; toutefois, on ne s'accorde pas communément sur la nature de ce mérite, les démocrates le plaçant dans la liberté, les oligarques dans la richesse ou la naissance, les aristocrates dans la vertu. » Explication : Les disputes sur la justice d’une distribution entre des personnes naissent de deux causes possibles : · Une erreur d’appréciation sur le mérite comparé des personnes concernées par la distribution des biens et des honneurs malgré l’accord sur une définition univoque du mérite Il suffit pour la corriger d’examiner plus attentivement en quoi il sont également ou inégalement méritants sur des critères précis qui ressortent de la définition concordante du mérite. · Un désaccord idéologique et politique sur la définition même du mérite. · Cette dernière cause de dispute est plus grave que la précédente car elle oppose des conceptions contradictoires entre des valeurs et des visées politiques inconciliables. Les démocrates récusent l’inégalité politique originaire entre les hommes au nom de l’égalité des droits et donc des libertés universelles : ils n’acceptent que l’inégalité des parcours et des mérites personnels sur fond de compétition égalitaire toujours ouverte (égalité des chances : n’importe qui peut l’emporter à tout moment) ; est méritant celui qui affirme sa liberté et son initiative pour l’emporter dans la compétition sociale qu’elle que soit son origine ; pour eux la société doit promouvoir une totale mobilité sociale. Les oligarques considèrent que la richesse et/ou la naissance sont des mérites collectifs de classe par définition inégales qui doivent s’imposer pour que l’ordre social soit garanti et stable, chacun sachant ce qu’il est, ce qu’il vaut et ce qui lui revient sur un critère objectif indiscutable. Enfin les aristocrates font de la vertu, c’est à dire du courage et de la sagesse acquise par l’éducation politique en vue de diriger la cité, reçue dans leur famille et de leur milieu social culturellement privilégié, l’essence du mérite, car seuls les aristocrates peuvent diriger les affaires publiques avec sang-froid et raison, au contraire de la foule des ignorants ou des riches qui ne pensent qu’à accroître leur fortune aux dépens des autres citoyens. Ainsi notre texte se conclut sur un débat fondamental et une aporie apparente : Il n’y a pas de justice en soi, car l’idée de justice est relative à des positions politiques de fond ; le problème est alors de savoir si l’on peut rationnellement choisir ou établir un compromis entre des philosophies de la vie politique apparemment contradictoires. 2) Intérêt philosophique
L’enjeu de la position de l’auteur
Pour les partisans de l’ordre public traditionnel, l’idée de justice doit refléter les inégalités sociales, car toute société ne peut se reproduire d’une manière stable que si chacun sait dès l’origine quel est son statut et ce qu’il peut attendre des autres ; d’autre part il ne peut y avoir d’ordre cohérent que si certains sont reconnus comme disposant de plus ou moins de pouvoir sur les autres de part leur qualités supérieures objectives et incontestables : nul doute que les classes supérieures le sont par le mérite originaire et transmissible de père en fils, sinon elle aurait échoué dans leur fonction de pouvoir et aurait compromis l’existence même de la société qu’elles dirigent : le temps a fait la preuve de la valeur de leur famille (argent, pouvoir, considération etc..) : la hiérarchie ne peut se perpétuer que parce qu’elle reflète des inégalités naturelles de valeur qu’il convient de préserver, pour garantir la paix civile et l’ordre public, confondu avec l’ordre social inégalitaire. Le droit juste donc impose que l’on fonde la distribution des biens sur le strict respect de la hiérarchie sociale et naturelle entre les hommes. Or Aristote fait de l’égalité, et non pas de l’inégalité sociale existante, l’essence de la justice, il prend soin, en outre, de poser la question à partir de l’expérience douloureuse de l’injustice et s’il admet que la question du mérite se pose, il ouvre le débat là où les traditionaliste prétendent le fermer : le mérite ne doit pas nous faire oublier le principe fondamental que si l’on veut éviter la dispute autour de la justice qui est la source d’une guerre civile latente ou ouverte permanente, il convient de s’entendre au préalable sur la question du mérite et récuser la situation inégalitaire existante comme forcément juste dès lors que les inégalités sociales ne sont pas le seul critère possible pour mesurer les mérites respectifs et comparatifs des uns et des autres. Si l’on admet la liberté comme une valeur universelle des hommes, toute classe sociale ou genre confondus, car elle définit, non un statut ou un bien particuliers mais l’essence de l’homme et si l’on pense que la justice a à voir avec le bien commun et l’intérêt général, alors la conclusion que ne tire pas Aristote, mais que sa présentation du problème suscite, est que la démocratie est le plus juste, ou en tout cas le moins injuste des régimes politiques car elle fait de la seule valeur universelle, la liberté et le même droit pour tous, le fondement de la vie politique. Est-ce à dire que le texte n’ait pas des limites ?
Les limites du texte.
Il est clair qu’ici Aristote affirme le principe de l’égalité comme fondement de l’idée de justice comme indémontrable tout en acceptant que l’inégalité entre les hommes existe sans préciser son origine : sociale, naturelle, voire divine ; ni si cette égalité de principe et les inégalités réelles sont raisonnables et en quoi. Or ce principe de l’égalité ne va pas de soi, et il n’est pas pour tous évident : il suffit d’affirmer que les individus étant nécessairement différents dans leurs capacités, leur talents ou leur vertus, l’égalité ne peut pas exister et qu’il faut laisser jouer les rapport de force pour établir la seule justice possible : celle du droit du plus fort. D’autre part en refusant ici de prendre position sur la question de savoir qui des oligarques, aristocrates et démocrates ont raison quant à la définition du mérite, l’auteur laisse le lecteur dans le doute : la justice ne serait-elle qu’une valeur particulière et relative indéfiniment discutable ? Ce qui serait renoncer à participer au débat philosophique sur la nature du lien politique. Mais ces limites apparentes font aussi la force du texte : elles nous obligent à prendre conscience des contradictions politiques qui constituent l’essence de la justice pour tenter de prolonger la réflexion et de juger par nous-mêmes. À charge d’en actualiser la problématique.
Actualisation du texte.
Nous constatons le développement d’une contradiction entre un droit international qui se réclame de l’égalité et de l’universalité des droits de l’homme et l’aggravation des inégalités économiques, sociales et culturelles dans le monde dont la justification ne peut plus, au regard des principes libéraux et démocratiques, être référée à la question des mérites naturels des uns et des autres. Le texte d’Aristote nous invite à considérer que cette contradiction ne peut pas être pensée et évoluer favorablement sans un débat de fond sur le rapport entre le droit et économie, entre l’économie et la politique pour penser la question des conditions de possibilités d’une justice universelle.